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'Défaite de la musique', la nouvelle de Skalpel à lire en ligne




Le livre-album "A couteaux-tirés" de Skalpel est disponible depuis ce mercredi 27 novembre 2013.

« Une fois il l’avait entendu parler comme à un chien à un surveillant qui n’était plus là et que d’autres enfants appelaient le blédard. (...) Ikar n’avait pas aimé ça, car avant que son père ne meure il se souvenait que plusieurs fois, des flics l’avaient insulté de sale raton et de métèque, de sale étranger. D’ailleurs, il en avait une lui aussi, de carte de séjour, il n’avait pas eu l’immense honneur de naître en France. (...) Il s’assit et dit « On va attendre tranquillement que le police vienne connasse ». Ikar ne pensait plus à son chantage ni rien. Il se sentait fort. Un nouveau plan s’était formé dans sa tête. Quand les flics viendraient il ferait l’enfant traumatisé et pleurerait des litres de larmes. Quand le flic se pencherait pour l’aider il le planterait comme un couteau rentre dans le beurre. Il aurait sa vengeance. »

À couteaux tirés, second recueil de nouvelles de Skalpel, aligne des histoires, inspirées de son vécu, qui tentent d’explorer la violence, les résistances, le quotidien dans les marges du territoire français. La puissance brute de l’écriture, la crudité du verbe font de ces nouvelles un exemple d’une nouvelle littérature noire en mal de reconnaissance. Si la littérature noire américaine est désormais reconnue en France et largement traduite, son équivalent qui émerge des bas-fonds de la société française demeure inexistant. Comme si les réalités froides et brutales que cette littérature explore voulaient être tenues à l’écart, réduites au silence. À sa manière, c’est ce silence qu’À couteaux tirés, entend commencer à briser. Le recueil de nouvelles est accompagné d’un cd 15 titres inédits, le 6ème album solo de Skalpel.


Skalpel sort son premier disque en 1999, un maxi vinyle de son groupe La K-Bine qui tire son nom d’une cabine téléphonique de la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois (93) où il grandit et passe l’essentiel de sa vie. Fils d’immigrés politiques uruguayens, la vie et l’oeuvre de Skalpel constituent un noeud sans précédent de luttes et d’histoire politique. Il devient ainsi le principal artisan d’un réseau dense liant une scène Rap alternative et militante inédite. En 2010, il co-réalise le livre 2030, nouvelles d’un monde qui tombe dans lequel il publie une nouvelle. En 2012 paraît son premier recueil de nouvelles Fables de la mélancolie aux éditions BBoyKonsian auxquelles il collabore en co-dirigeant la collection Béton arméE. Passionné de lecture depuis toujours c’est à la fois un accomplissement et le début d’une importante activité consacrée à la littérature.


Nouvelles:

1) Défaite de la musique
2) Ikar
3) Mourir
4) Schlaggy
5) Raby'zaaare
6) Billy boulette


Album CD:

1) A couteaux-tirés
2) Skal-P !!!
3) Mélancolie
4) Militant
5) J’écris
6) Science-fiction
7) J’plaide coupable feat E.One
8) Vérités
9) On est chez nous feat Saïdou (Z.E.P)
10) Direct
11) The day feat E.One
12) Tout ça
13) Le cri des blocs feat Craps (Les Evadés), Fils du Béton et Ritzo
14) Décolonisons
15) Le rap, la soul, la vie…


Paru en Novembre 2013
Editions Syllepse / BBoyKonsian
ISBN: 978-2-84950-404-8

Mix & Mastering: Skeez
Artwork: H - http://www.horsigne.com


Retrouvez le livre-album dans notre boutique en ligne: http://www.bboykonsian.com/shop/A-couteaux-tires_p1358.html

L'album est également disponible en version Digital sur notre Bandcamp: http://bboykonsian.bandcamp.com/album/a-couteaux-tir-s




"Défaite de la musique"



Nous sommes une trentaine, planqués derrière une petite butte qui longe la nationale, frontière imaginaire entre ma cité et le reste de la ville. Nous attendons le bus qui va en direction de la gare RER. Aujourd’hui c’est la fête de la musique, le 21 juin, c’est aussi le premier jour de l’été. Nous sommes prêts à descendre en masse sur Paname. Nos poches sont pleines de bières, de flasques
de whisky, de shit mais aussi pour certains d’entre nous de gazeuses et de couteaux, de capotes aussi, on sait jamais. Peut-être qu’une crasseuse acceptera de finir à poil et de passer la nuit dans une chambre d’hôtel sale en compagnie d’un crasseux défoncé.

Mehdi guette l’arrivée du bus, seul, assis à l’arrêt avec un gros spliff de beuh que cet enfoiré fume tout seul, comme une grosse pince monseigneur. On se dit que si le conducteur voit qu’il y a trente lascars en train d’attendre son bus, il ne s’arrêtera pas et continuera sa route à toute vitesse. Ça arrive souvent, sans même qu’il y ait besoin de foutre une bande de mecs à l’air louche aux arrêts de bus. Ces enfoirés laissent les daronnes en plan après ils s’étonnent de se faire caillasser et cracher à la gueule. Paye ta grève et ton débrayage bâtard !

Le bus arrive enfin. Il marque l’arrêt. Mehdi hurle un « Ouais, ouais, ouais » qui fait office de signal sonore. On déboule de derrière la butte. Le visage du conducteur se décompose. On ressemble à des indiens qui attaquent un convoi de cowboys. Une meute de loups affamés et alcoolisés : « Ouaiiiiiiiis !!!!!!! ». On grimpe et on prend le bus d’assaut. En fait, vu nos dégaines, on ressemble plus à des pirates qu’à des indiens. Des gueules cassées et des balafres en guise de trophées. Disons qu’on a le sbeul qui va avec. Il n’y a que trois personnes qui sont assises dans le bus. Une maman et deux mecs du quartier qui descendent eux aussi sur Paname pour la fête de la musique. Rachid demande à la daronne « Madame vous descendez où ? », « au prochain arrêt » répond-elle. « OK, cool, chauffeur !!!! Vous déposez la dame à la prochaine et ensuite vous filez tout droit à la gare sans vous arrêter !!!! ». « Sinon on brûle le bus ! » rajoute Azzedine en rigolant. Le chauffeur ne rigole pas du tout, il transpire, pas seulement à cause de la chaleur étouffante.

Au bout de vingt minutes on arrive à la gare. Le trajet s’est relativement bien passé et le chauffeur, par peur de se faire agresser, a pris son air blasé et n’a marqué aucun arrêt. On s’est tapé des barres en regardant les gens râler en voyant passer le bus à toute vitesse. Ils peuvent se consoler en se disant que c’était peut-être un bus affrété pour une sortie scolaire. Pour grands, grands ados défoncés. Des flics de la police municipale sont là. Garés et postés aux sorties et entrées de la gare. Les regards se croisent, forcément de travers. Mika balance un « wesh les mecs ça met pas des amendes en scred aujourd’hui, comme quand vous venez au quartier à 6h00 du mat’ bande de lâches », aucune réponse de leur part. On continue. On saute les moulinettes alors qu’il n’y a pas besoin de foutre un ticket. Aujourd’hui c’est gratuit mais on peut pas s’empêcher de sauter, pourtant on aurait juste à passer, mais bon, les réflexes ont la vie dure, et nous c’est la tête qu’on a dure. Les gens nous matent. Fête de la musique ou pas, ils rentrent tous du boulot, c’est pas férié pour autant. Il est vrai qu’on parle fort, presqu’en criant, difficile de ne pas se faire remarquer. Certains d’entre nous sont déjà pétés. On se sent forts, imbattables. à trente on a l’impression d’être invincibles. Un peu plus loin sur le quai il y a une autre équipe. Une vingtaine de mecs d’un autre quartier. Reda s’approche d’eux et serre la main d’un des gars. Ils se connaissent bien, ils sont dans le même lycée technique. Ils viennent de la ville d’à côté. Pas d’embrouille déclarée entre nos quartiers respectifs ces derniers temps. Ils se joignent à nous, les mains se serrent, maintenant on est cinquante.

Le RER arrive en faisant un bruit pas possible. On investit un wagon entier. Les gens se lèvent, changent de place, râlent parfois ou partent sans rien dire. Les spliffs et les bières tournent. Aujourd’hui c’est wagon fumeur. C’est nous qui l’avons décrété. On est dans un direct Gare du nord, ça va aller vite. Ca vanne et ça rigole en faisant un boucan de tous les diables. Et il est vrai que ce soir le diable est en nous. On est partis pour la nuit et ce n’est que le début d’une longue soirée.

On descend du RER à Gare du nord. On emprunte un escalator qui va nous mener vers la sortie principale. Des cris se font entendre d’en haut. Comme s’il y avait une embrouille. Des insultes fusent de la part de mecs qui descendent l’escalator dans l’autre sens. Mes narines commencent à me piquer, mes yeux aussi. De la gazeuse, ça pue. Arrivé en haut de l’escalator je sens un jet qui vient me brûler le visage. Des C.R.S gazent tout ce qui ressemble de près ou de loin à un jeune de cité. Je tousse, pleure et ai l’impression de suffoquer, mes yeux me brûlent. Je cours sans trop savoir où je vais, je me guide en entendant les voix de mes potes. Une main me tient par la veste et me tire. Ça cavale dans tous les sens, c’est le bordel. Au bout de cinq minutes de course on arrive au bout du long couloir de la Gare du nord qui vous mène du hall commercial à la ligne 2. Samir me fout de l’eau sur le visage. La douleur et la sensation de brûlure sont en train de passer. Je vois mieux mais tousse encore un peu. J’avale une gorgée de sky. Nous ne sommes plus trente mais une vingtaine. Dans la cohue on a perdu quelques potes qui doivent aussi se demander où est passé le reste de la bande. On va pour choper la ligne 2. Derrière les barreaux de la station aérienne, juste avant d’accéder au quai, on aperçoit des voitures et des camions de flics partout. Il ne fait pas bon rester dans le coin. On grimpe dans le métro, direction Nation. On continue de picoler nos mélanges et certains roulent des spliffs avant d’arriver, il y a du monde partout. En cherchant mes clopes je tombe sur mon opinel au fond de ma poche de survet’. J’avais complètement oublié que je l’avais pris avec moi. Je me dis que si les keufs me serrent avec ça ce soir je suis cramé. Quand le métro arrive à Nation les portes s’ouvrent. Il y a une bande d’une trentaine de mecs sur le quai. Ils nous voient descendre à vingt et l’un d’eux crie : « C’est eux, les bâtards ! Venez, on les nique ! ». Je ne comprends pas très bien mais ils foncent vers nous. Reda a le réflexe de sortir une énorme gazeuse familiale et de les asperger. Ça les stoppe dans leur élan, mais la bagarre commence. Tout le monde se tape en plein milieu du quai dans un nuage de gaz. Je distribue des droites et je m’en mange aussi, ainsi que des coups de pieds. Les gens autour crient, toussent, courent, encore un sacré bordel. Des flics arrivent par un couloir. Tout le monde se disperse. Par je ne sais quel tour de magie nous sommes encore réunis les vingt que nous étions cinq minutes auparavant. On sort de la station de métro. Les C.R.S. sont en haut et nous distribuent des coups de matraque. « Dehors les merdes, cassez-vous, dégagez les ratons !!! » crient certains. On s’arrache le plus vite possible. Je me sens épuisé et mes yeux me piquent encore, je tousse toujours mais un peu moins. Je vérifie que mon couteau est encore dans la poche. Vu comment c’est parti je vais sûrement avoir à m’en servir pour me défendre. Il semblerait que la banlieue soit descendue en masse sur Paname. L’ambiance est électrique. On est sur la place de la Nation. Il y a un monde fou et des concerts. On se pose dans un coin pour respirer un peu et se reposer quelques minutes. La pose dure une heure et on a le temps de boire pas mal de bières et de fumer quelques spliffs. Je me sens bien défoncé. Ça drague des meufs qui passent. Et comme elles ne nous calculent pas on les insulte et certains d’entre nous leur foutent la main au cul. On est dans un délire sale. La dalle se fait sentir. On décide de bouger vers République en marchant. Avant, on passe chez un épicier. On rentre dedans à vingt et on en ressort en courant. On chope de tout : des bières, des bouteilles, des paquets de gâteaux. Le mec a juste le temps de se rendre compte qu’on vient de lui taper pas mal de trucs. Les potes de l’épicier, qui sont deux, essayent de jouer les fous quelques secondes, mais ils sont stoppés dans leur élan. Mika balance un « Cassez nous pas les couilles ou on vous nique vos mères et fout le feu à votre magasin ». On se dépêche de bouger avant que les keufs arrivent. J’ai failli sortir l’opinel pour dissuader le mec de l’épicerie de faire le malin mais il a compris tout seul. On marche en direction de Répu’ avec nos bouteilles et nos pepitos. On rigole et se fout de la gueule de pas mal de gens que l’on croise.

On s’aperçoit qu’il y a pas mal de touristes défoncés qui rodent dans les rues. On en conclut qu’ils méritent d’être dépouillés comme il se doit. Un groupe de cinq passe devant nous en rigolant et en faisant les cons. Trois mecs et deux meufs. On fonce dans le tas. Les mecs se font frapper et arracher leurs feuillelars des poches. Les sacs à main des meufs changent de mains, justement, et quand elles s’accrochent trop elles se mangent aussi quelques baffes dans la gueule. Ce soir pas de pitié, c’est la quatrième dimension, le Paname calme devient violent, la merde éclabousse la capitale. On cavale comme des fous et on arrive enfin à Répu’ : pareil que pour Nation, c’est plein de monde. Même délire. On se pose et retise des bouteilles de bière qui semblent inépuisables. Les épiciers ce soir doivent se faire des couilles en or. Azzedine lâche un « j’espère qu’ils disent bismillah quand ils me vendent leur putain d’alcool ces enfoirés ! », « de quoi tu te plains enfoiré, t’es content de boire toi aussi non ? T’es un mécréant comme eux, t’es pas mieux » rétorque Mehdi. On se marre. Les discussions sur la religion en étant fonsdé font toujours un peu rire, elles ont l’air de sortir de nulle part ou d’un sentiment de culpabilité ou de crainte enfoui bien profond dans le cerveau. La nuit tombe rapidement. Picsou est complètement défoncé et vomit partout. Les gens s’écartent en tirant la gueule. Ils se font insulter, on défend l’honneur de notre pote même si j’avoue, il nous fait honte grave. On recommence à marcher vers je ne sais où, on verra où la nuit nous mènera. Par hasard on retrouve des potes de la cité qu’on avait perdus à Gare du nord. On se check et se raconte les aventures des premières heures de la nuit. Ils ont échappé à un lynchage en règle de la part de mecs du 94. Je tâte ma poche une nouvelle fois, comme pour me rassurer, c’est bon le schlass acheté au marché du quartier la semaine dernière est toujours là.

Deux heures après, ivres, nous nous retrouvons sur les Champs-Elysées. On se motive à quinze pour essayer de rentrer dans une de ces fameuses boîtes qui animent la nuit parisienne. Arrivés devant le Queen, huit videurs nous stoppent et nous disent de dégager. Bien évidemment on refuse de bouger. Soudain l’un d’entre eux balance une droite sur le visage de Mams. Les bouteilles pleuvent sur la gueule des videurs. On recule. On se place derrière des voitures garées à proximité qui nous servent de barricades et on commence à leur balancer tout ce qui nous tombe sous la main. Les bolos et les pouffes qui font la queue commencent à hurler. L’un des videurs sort un calibre et s’avance vers nous. Il ressemble à un Golgothe nazi. On détale comme des lapins. On est défoncés mais on n’a pas envie de crever et de se faire tirer dessus par un putain de faf. Le nazi s’arrête et fait demi-tour. Reda balance une dernière canette presque pleine qui atterrit sur le crâne du videur, il s’écroule et cette fois-ci on remonte les Champs sans s’arrêter pendant de longues minutes. On se retrouve à dix derrière l’Arc de triomphe. « Putain ! C’est pas un triomphe du tout, c’est une putain de défaite de la musique ! » dit Mika en rigolant. L’opinel est toujours dans la poche et je me demande comment cela se fait qu’il n’ait pas encore servi. On rigole tous ensemble, nerveusement.
On décide de choper la première station de métro sur notre route en direction du centre et de rentrer au quartier. Il y a des trains toute la nuit. à 4h00 du matin on chope un RER à Gare du nord. La fonsdé est un peu redescendue. J’ai le blues. Pour moi la soirée a été foireuse. Mika s’avance vers un groupe de quatre mecs qui ressemblent à des skateurs à la con, qui sont assis dans un carré du RER. Sûrement des gars des pavillons du sud de la ville, des bouffons quoi. Je l’entends leur demander des clopes et de l’argent. Puis le ton monte. Un des blancs-becs frappe Mika. On leur saute dessus et les massacre pendant dix minutes. Il y a du sang partout. A dix contre quatre c’est plutôt facile. Et puis il y a de vrais charognards parmi nous. Ils couinent, mais leurs poches sont vidées. Le RER s’arrête à la gare de notre ville. On descend en courant comme des fous. Les keufs ne vont pas tarder, prévenus qu’ils vont l’être par des témoins de la scène outrés et choqués par tant de violence. Qu’ils aillent se faire foutre, au moins ces cons souffriront une fois dans leur vie de bourges. Nous courons encore et encore. Quand nous sommes à 500 mètres du quartier, au bout d’une demi-heure, nous nous arrêtons. Maintenant nous sommes presque chez nous, en sécurité. Je tâte de nouveau ma poche. Je suis déçu.

Putain ! J’me suis même pas servi de mon opinel ce soir !


Skalpel.



Akye
Vendredi 28 Novembre 2014





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