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'Hardcore jusqu’à la mort' par Rafik Chekkat



'Hardcore jusqu’à la mort' par Rafik Chekkat

« Hardcore jusqu’à la mort »

Sur les suites judiciaires de la mise à mort publique d’Abdelhakim Ajimi

Rafik Chekkat




« Le bourreau porte généralement un masque : celui de la justice. »
Stanislaw Jerzy Lec


L’ « affaire » sur laquelle nous revenons ici est connue de tous : c’est celle de la mise à mort publique, le 9 mai 2008 à Grasse, d’Abdelhakim Ajimi (Ayr) par des policiers de la Brigade Anti Criminalité (BAC), sous le regard passif des pompiers, des agents de surveillance de la voie publique (ASVP) et des policiers municipaux. Plus précisément, cet article revient sur le volet judiciaire de cette affaire et sur les audiences en correctionnelle auxquelles nous avons assisté(1), qui se sont tenues à Grasse du 16 au 19 janvier 2012. La date du délibéré a été fixée au 24 février 2012 et nous n’avons pas connaissance, au moment de rédiger ces lignes, des peines prononcées. Au vu de celles requises par le procureur (du sursis simple n’excédant pas deux ans), nous savons malheureusement que l’impunité policière restera entière.

Les faits : altercation à la banque, interpellation/mise à mort


Le 9 mai 2008 à 14h40, un appel sur le portable de la BAC de Grasse est émis par une salariée du Crédit Agricole : un client, Abdelhakim Ajimi, a giflé le directeur d’agence. Cela peut sembler banal, mais rares sont les personnes à pouvoir mobiliser immédiatement la BAC pour une simple gifle. En temps « normal », on porte plainte au commissariat et la personne est convoquée pour être interrogée, puis confrontée à la « victime » (surtout que le personnel de la banque dispose de toutes les coordonnées d’Abdelhakim). Rien de tel, ici, alors même que les policiers appelés disposaient eux aussi de l’adresse d’Abdelhakim, qu’ils connaissaient bien pour l’avoir contrôlé à plusieurs reprises, à l’instar de nombreux autres arabes de Grasse.

Les policiers décident donc de remonter le chemin qui va de la banque au domicile d’Abdelhakim. Á 14h45, les deux « bacqueux » repèrent Abdelhakim devant une pharmacie, à deux cent mètres seulement de son domicile, et décident de l’ « interpeller » pour le conduire au commissariat. Abdelhakim refuse de suivre les policiers, qui tentent alors de l’attraper chacun par un bras. Il se débat, sans toutefois porter de coups(2). Pendant l’ « interpellation », l’un des deux « bacqueux », Jean-Michel Moinier, se luxe l’épaule (qui avait déjà été luxée par le passé). Les deux flics mettent Abdelhakim à terre, sur le ventre, pour le menotter : J-M Moinier lui tient dans un premier temps les jambes, puis lui écrase le thorax contre le sol, l’autre, Walter Lebeaupin, lui fait une clé d’étranglement au niveau du cou. Á deux contre un, Abdelhakim n’abdique pas et continue de se débattre. Á 14h56, les deux policiers, qui ont réussi à menotter Abdelhakim aux poignets, appellent au secours d’autres policiers. Jim Manach, policier municipal, arrive en renfort (avec deux ASVP) et permet aux deux « bacqueux » de passer les menottes aux chevilles d’Abdelhakim, qui se trouve ainsi menotté aux mains et aux pieds, faisant en plus l’objet d’une compression thoracique et d’une clé d’étranglement. Á 15h03, alors qu’Abdelhakim est au plus mal, les pompiers appelés par les policiers arrivent sur les lieux et prennent immédiatement en charge… J-M Moinier. Entre temps, d’autres policiers arrivent sur les lieux : une patrouille de motards (deux personnes), deux policiers municipaux et quatre en véhicule : Mireille Authier-Rey, Anita Bekhira, Bernard Julien et Pierre Locatelli. C’est dans ce véhicule que J. Manach et W. Lebeaupin jettent littéralement le corps d’Abdelhakim, inerte, qui se retrouve la tête en bas entre les sièges arrière et avant de la voiture. Et c’est dans cette position que sera « transporté » Abdelhakim jusqu’au commissariat. Arrivés là-bas, les policiers constateront l’état dans lequel se trouve Abdelhakim et appelleront les pompiers. C’était déjà trop tard, Abdelhakim était sans doute mort avant même son « transport » au commissariat.

La police sous le parapluie de la justice


Le 13 mai 2008, une information judiciaire est ouverte contre X du chef d’ « homicide involontaire » et plusieurs expertises sont réalisées sur le corps d’Abdelhakim afin de déterminer la cause exacte du décès. Les médecins légistes concluent ainsi que le décès d’Abdelhakim est du à une « asphyxie mécanique lente avec privation prolongée en oxygène » dont l’origine « résulte prioritairement d’une incapacité du sujet à assurer des mouvements respiratoires satisfaisants, dont la cause apparait au minimum double : d’une part, une compression thoracique empêchant des mouvements respiratoires efficaces (sujet allongé à plat ventre au sol et maintenu par une pression sur le tronc), et d’autre part, par un mécanisme de compression du cou par le geste de maintien type « clé de bras » en entravant la circulation de l’oxygène et du sang dans le cou. » Les expertises sont claires : Abdelhakim est mort à la suite d’une asphyxie mécanique due à la compression thoracique exercée par J-M Moinier et à la clé d’étranglement maintenue par W. Lebeaupin.

Le 12 juin 2009, le parquet(3) prend des réquisitions aux fins de mise en examen des deux « bacqueux » pour homicide involontaire, et non-assistance à personne en péril pour W. Lebeaupin. Par ordonnance du 18 juin 2009, les juges d’instruction refusent cette mesure, considérant sans doute qu’Abdelhakim est mort tout seul. Le procureur ayant interjeté appel contre cette décision, la Chambre d’instruction d’Aix-en-Provence, par un arrêt du 22 octobre 2009, infirme l’ordonnance des juges d’instruction et les deux « bacqueux » sont finalement mis en examen le 30 novembre 2009. Á nouveau, les magistrats instructeurs rendent le 5 mai 2010 une ordonnance de non-lieu concernant les deux « bacqueux », tout en demandant le renvoi devant le tribunal correctionnel pour les quatre policiers en véhicule pour non-assistance à personne en péril. Á nouveau, le parquet a interjeté appel de l’ordonnance de non-lieu et par un arrêt du 23 septembre 2010, la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence ordonne le renvoi de W. Lebeaupin et J-M Moinier pour homicide involontaire et W. Lebeaupin pour non-assistance à personne en péril, devant le tribunal correctionnel de Grasse.

C’est donc prés de quatre ans après la mort d’Abdelhakim, et après que deux juges d’instruction aient décidé qu’il n’y avait pas de charges suffisantes pour retenir l’homicide involontaire, que s’ouvre – en correctionnelle, c’est-à-dire pour des délits – le procès des sept policiers, qui encourent jusqu’à 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende (pour les deux « bacqueux » poursuivis pour homicide involontaire) et 5 ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende (pour les six, dont un de la BAC, poursuivis pour non-assistance à personne en péril).

« On ne fait pas le même métier, mais pas loin » : le procès, entre connivence et mascarade


Le lundi 16 janvier 2012, s’ouvrent au TGI de Grasse les audiences en correctionnelle des deux « bacqueux » qui ont tué Abdelhakim, de Jim Manach et des quatre policiers en véhicule qui l’ont « transporté » au commissariat. L’impressionnant déploiement policier donne d’ailleurs des allures de commissariat au tribunal. Au sein de la Chambre F, où se tiendront les audiences, la présence des policiers, ostensiblement armés, est massive. Une telle démonstration, qui pourrait laisser croire que c’est la famille Ajimi et ses soutiens qui sont accusés d’avoir tué un policier, est là pour intimider à la fois les parties civiles (la famille Ajimi) et ses soutiens, mais aussi le tribunal (le président, ses deux assesseurs et le ministère public). De la part des policiers et de leurs syndicats, le message est clair : « On est chez nous ! ».

Dès la première journée d’audiences, qui commence par l’étude de la personnalité des prévenus (en fait, une simple lecture de leur C.V.), le ton du procès est donné. Le président Robail affiche très clairement sa proximité avec les policiers : « Parlez-nous de vous, de votre carrière, de vos études. (…) Parlez-nous de ce que vous avez fait en région parisienne. Était-ce compliqué ? » On croirait assister à un entretien d’embauche. Le juge Robail est affable et se montre volontiers prévenant : « On ne fait pas le même métier, mais pas loin », « Ah, cette grande maison qu’est la police ! ». Il aide même les policiers à finir leurs phrases, lorsque ces derniers ne trouvent plus leurs mots ou lorsque la question ne permet pas de réciter les réponses-type qu’ils ont apprises par cœur. Le ton léger et parfois badin du président et la tournure des débats tranchent ainsi avec l’accusation (homicide involontaire et non-assistance à personne en péril) qui tranche elle-même avec la gravité des faits : la mise à mort en pleine journée et en plein centre-ville d’un tunisien de 22 ans. Tout cela crée une sorte de climat apaisé afin de donner l’impression qu’au fond, il ne s’est rien passé de très grave. Le président ira même jusqu’à dire aux policiers : « On ne vous reproche pas d’avoir voulu la mort d’Abdelhakim, on vous reproche juste l’homicide involontaire, ce qui est déjà beaucoup. »

Ce qui ressort ainsi clairement dès le départ, c’est la volonté, partagée aussi bien par les policiers que par le président, d’orienter la « discussion » sur le manque de moyens et de coordination, l’insuffisance d’encadrement : « Par manque de moyens, nous n’avons pas pu faire correctement notre travail. » Cela permet à coup sûr de dépersonnaliser les débats et de dédouaner tout ce beau monde. Et les propos du commissaire Morandi, chef de service au moment des faits, ajoutent l’insulte à l’ignominie en parlant de « policiers irréprochables », qui font un dur travail face à une « population repliée sur elle-même » et « en plein essor démographique ». Une déclinaison en règle de la thématique éculée du « communautarisme » et de l’ « immigration galopante », et un hommage appuyé des forces de police de Grasse, que le président Robail conclura par un poignant « Merci infiniment, Mme le commissaire ».

Le régime de justification du bourreau : obéissance, urgence, état de nécessité, volonté d’éviter un péril plus grand(4)


Les propos du commissaire Morandi corroborent ceux des policiers qui sont venus à la barre déclamer, tels des automates, leurs versions des faits. Sans surprise, ces propos empruntent au régime de justification du bourreau, c’est-à-dire au discours que tiennent habituellement les bourreaux afin de justifier a priori aussi bien qu’a posteriori leurs actes. Le mot bourreau, qui n’a bien entendu jamais été utilisé lors des audiences, revêt plusieurs sens. Il peut, dans une acception littérale, désigner la personne chargée de l’exécution des sentences qui portent sur les corps des condamnés : on pense évidemment à la peine de mort. De manière plus générale, le mot peut aussi désigner une personne cruelle et est ainsi associé à la figure du mal. Dans d’autres cas, le mot est employé dans des contextes plus légers, et l’on parlera alors de « bourreau des cœurs », pour désigner un séducteur (le plus souvent au masculin) ou encore de « bourreau de travail », pour désigner une personne qui travaille de manière excessive. Dans tous les cas, le mot est utilisé quasi exclusivement au masculin. Ce qui nous intéresse évidemment ici, c’est la signification que revêt le mot bourreau dans les deux premiers sens : le bourreau comme exécuteur des sentences et le bourreau comme personne montrant une aptitude particulière à causer du mal et des souffrances.

Dans le premier cas, le mot bourreau désigne l’exercice d’une profession. Aucune dimension psychologique n’est attachée à l’accomplissement de cette fonction. Agissant toujours sur ordre de ceux qui détiennent le pouvoir (exécutif), le bourreau est le modèle type du fonctionnaire qui exécute justement les tâches qu’on lui demande d’accomplir. Dans le deuxième cas, à l’inverse, on insiste sur la dimension psychologique pour désigner une personne qui montre une propension excessive – quasi pathologique – à causer la souffrance d’autrui. Dans ce cas précis, nous sommes dans l’excès, nous nous situons au-delà d’une certaine norme (qui varie selon les contextes). Dans ce cas également, la qualification même de bourreau est l’enjeu central : est bourreau celui qui est désigné comme tel. Le geste de la désignation, de la qualification de bourreau, revêt donc une grande importance.

Tout au long des débats, le président et ses assesseurs, les policiers et leurs avocats se sont évertués à expliquer à l’assistance que les policiers ont fait simplement leur travail en interpelant Abdelhakim. Ni plus, ni moins. Ils ont agi comme de simples fonctionnaires à qui l’on demandait d’exécuter une tâche qui rentre habituellement dans leur domaine de compétence. C’est précisément le régime de justification du bourreau, qui justifie son action par :

Obéissance : argument le plus souvent brandi durant les audiences. Tous les policiers, sans exception, ont déclaré qu’ils ne faisaient qu’obéir aux ordres ou simplement appliquer les techniques d’immobilisation apprises dans les écoles de police, notamment la clé d’étranglement ;

Urgence : les « bacqueux » ont été appelés et devaient intervenir immédiatement car Abdelhakim avait commis l’irréparable : mettre une gifle au directeur d’agence d’une banque (ce geste n’est pas très grave en soi, mais qu’un Arabe se permette une telle effronterie est intolérable). Il y avait urgence aussi à emmener au plus vite Abdelhakim au commissariat, sans même vérifier s’il était mort ou vivant, par crainte des badauds, décrits pourtant – y compris par les policiers – comme parfaitement calmes ;

État de nécessité : une fois que l’on a posé l’urgence d’intervenir, la nécessité découle d’elle-même, surtout si l’on insiste sur la « rébellion » d’Abdelhakim. On se rend compte alors que c’est l’ « intervention » des policiers qui crée elle-même sa propre justification : les policiers tentent d’emmener Abdelhakim par la force, celui-ci se débat ; les policiers tentent alors de l’ « immobiliser » totalement, Abdelhakim se débat davantage car sa vie est en péril ; comme il se débat pour survivre, les policiers redoublent d’acharnement et finissent par le tuer. Plusieurs policiers diront d’ailleurs clairement : « Si nous avons été appelés en renfort, c’est que la situation nécessitait ces renforts. Et s’il y avait autant de policiers, c’est que l’individu présentait réellement un danger. » Et quand le castagneur J-M Moinier assènera deux coups de poings au visage d’Abdelhakim, qui était alors sur le ventre et menotté, il justifiera son geste par la nécessité : Abdelhakim avait l’air de vouloir mordre son collègue ;

Éviter un péril plus grand : c’est ce qui découle tout naturellement du précédent argument avec lequel il se confond souvent. Sur le ventre, menotté aux pieds et aux mains, Abdelhakim continuait de faire l’objet d’une compression thoracique (J-M Moinier, les genoux sur les omoplates d’Abdelhakim) et d’une clé d’étranglement (exercée par W. Lebeaupin). Cela, pour éviter, selon les dires des policiers, qu’Abdelhakim s’ « enfuie » ou qu’il « représente un danger pour les autres, c’est-à-dire pour nous ou pour lui-même ». C’est la volonté d’éviter un péril plus grave qui a conduit les deux « bacqueux » à maintenir ces deux techniques barbares jusqu’à l’ « immobilisation » totale d’Abdelhakim. « Ce qui m’intéresse, c’est de le maitriser » déclare un des « bacqueux ». Il y est effectivement parvenu.

On le voit, le régime de justification est double : il est a la fois a priori et a posteriori. C’est à la fois le mobile et l’explication du résultat. On voit aussi que la figure du bourreau est inséparable de celle de victime, qui la suit comme son ombre et la précède souvent. On peut même considérer que ce sont les victimes qui font les bourreaux, et c’est l’acte de désignation des victimes qui va ici revêtir une importance particulière. Or, ce mot ne sera jamais employé durant les quatre journées d’audiences et l’on préfèrera des formules plus insultantes pour la famille Ajimi et moins accablantes pour les flics, telles que « individu », « interpelé », « sujet » ou plus sobrement « Ajimi ». Le président parlera aussi de l’ « incident », du « drame », du « trépas » d’Abdelhakim, jamais de sa mise à mort. En un sens, c’est el mektoub… de l’ordre social raciste.

« La violence légitime est entre les mains de l’État, c’est le B.A BA.
Lisez les philosophes ! »


Si nous avons dit que la dimension psychologique fait le départ entre les deux notions de bourreau, celle de violence légitime peut aussi servir de point de démarcation. Ou plutôt, la dimension psychologique-pathologique apparait dès lors que la violence est jugée illégitime. Là aussi, tout réside dans l’acte de qualification de violence légitime, dont l’État, selon la formule célèbre de Max Weber, est seul détenteur. C’est dans ce sens qu’à la fonction proprement dite de bourreau, n’est attachée aucune pathologie. Au contraire, il s’agit de celui qui exécute scrupuleusement une tâche spécifique. S’il y a violence légitime et violence illégitime, il y a donc des victimes qui sont elles-mêmes légitimes et d’autres qui ne le sont pas ou qui sont, dans le meilleur des cas, simplement des victimes « collatérales ». Elles sont perçues comme victimes, mais au nom d’une violence présentée comme nécessaire : Abdelhakim est une victime « collatérale » d’une violence légitime qui doit, de toute manière, s’exercer. Le président exprimera cette idée de la façon la plus caricaturale qui soit et alors même que personne ne l’a poussé à aller sur ce terrain :

« La violence légitime est entre les mains de l’État, c’est le B.A BA, que prévoit le Code de procédure pénale : si un policier vous arrête, vous devez vous laisser faire. C’est une vérité établie, lisez les philosophes ! »

Lors de sa présentation toute personnelle des faits, dont il a déjà été question, le juge Robail pose le « problème » de la façon suivante : « La persistance des techniques employées pour immobiliser Abdelhakim Ajimi était-elle justifiée ? ». On l’aura compris, on ne discute jamais de l’opportunité de l’emploi de méthodes aussi barbares, c’est seulement leur maintien qui peut faire l’objet de débats, et encore, uniquement s’il y a un mort et si la famille et ses avocats font preuve de pugnacité pour que les policiers soient pénalement poursuivis. Pour le juge, il s’agit donc de savoir si ces gestes ont été appliqués dans la mesure strictement nécessaire, car il ne fait aucun doute pour lui que l’ « immobilisation » était nécessaire afin que l’ « interpelé » n’ait aucune chance de s’échapper. En résistant, de manière fautive, à ses agresseurs, Abdelhakim a donc pris le risque de se voir infliger plus longuement que prévu ces saines techniques d’ « immobilisation ». D’ailleurs, le juge Robail n’aura pas peur de déclarer, à deux reprises, au nez et à la figure de la famille Ajimi que « si Abdelhakim était resté en vie, il aurait eu à répondre de ses violences envers les policiers. » Effectivement, heureusement qu’il est mort, sinon il était bon pour six mois fermes pour « outrage et rébellion ». La famille Ajimi s’en sort bien. Dire que certains ont le mauvais goût d’appeler cela la justice.

Tout le régime de justification dont nous venons de parler ne présente un intérêt que dans la mesure où il révèle la nature du système. Le bourreau en lui-même n’est pas très intéressant : aussi bien les personnalités que les discours des policiers qui se sont succédé à la barre se ressemblent tous et paraissent à bien des égards interchangeables. Les témoignages des policiers ne nous sont utiles qu’en tant qu’ils dévoilent les potentialités criminelles du système actuel, de l’ordre social et sécuritaire. Le bourreau, ici le policier, c’est celui qui perpétue l’ordre social raciste. Cet ordre préexiste à l’acte. Le flic qui bute un Arabe le perpétue.

Abdelhakim Ajimi : l’homme « sans visage »


La mise à mort d’Abdelhakim a eu lieu en plein après-midi et en plein centre-ville : les témoins, tenus à bonne distance de la scène du crime par la horde de policiers présents sur les lieux, ne manquent pas. L’un deux les interpelle même pour leur dire que s’ils continuent à appliquer ces deux techniques d’ « immobilisation » à Abdelhakim, ils vont finir par le tuer. Loin de reprendre ses esprits, J-M Moinier ne trouve rien de mieux à faire que de demander à l’un de ses nombreux collègues sur place d’emmener immédiatement ce témoin gênant au commissariat pour IPM (ivresse publique manifeste) car il a une cannette de bière à la main. Il ne restera qu’une heure au commissariat, sans qu’on le fasse souffler dans quoi que ce soit ni que l’on retienne la moindre charge contre lui. C’était simplement pour lui mettre un peu la pression pour qu’il apprenne à se taire. Comme tous ceux présents sur les lieux, ce témoin avait vu le visage d’Abdelhakim passer du rose, au début de l’ « interpellation » au violet. De nombreux témoignages reviendront sur ce point précis, y compris celui d’un policier qui n’était pas mis en cause pénalement, et qui éprouvait donc moins de difficultés avec la réalité des faits.

Aucun des sept policiers mis en cause, ni des trois pompiers présents sur place, ne se rappellera avoir vu durant toute la durée de l’ « interpellation », le visage d’Abdelhakim. Pire, les deux flics qui ont soulevé et jeté le corps inerte d’Abdelhakim dans la voiture de police n’ont pas vu son visage alors qu’ils tenaient Abdelhakim chacun par un bras et l’ont trainé sur plusieurs mètres. Une fois jeté littéralement dans le véhicule, le corps d’Abdelhakim bascule vers l’avant et il se retrouve le visage entre les sièges avant et arrière, les jambes sur la banquette, presque à hauteur du visage d’un des policiers. C’est dans ces conditions, décrites comme « inhumaines » aussi bien par les membres de la Commission Nationale de la Déontologie et de la Sécurité (CNDS) que par le procureur, que sera transporté Abdelhakim au commissariat. Ni le conducteur, ni les trois passagers du véhicule n’ont trouvé « anormale » cette position. Aucun n’a prêté attention au visage de l’ « interpelé », c’est-à-dire au visage de celui dont ils sont responsables et dont ils doivent constamment s’assurer de l’état physique.

Car avant l’ « interpellation », Abdelhakim avait bel un bien un visage, un visage d’Arabe, même, qui lui valait d’être assez souvent contrôlé par la police de Grasse. Un visage d’Arabe qui a permis aux deux « bacqueux » qui le cherchaient ardemment suite à l’appel de l’employée de banque, de le reconnaitre en plein centre-ville. Un visage d’Arabe qui faisait immédiatement entrer Abdelhakim dans cette zone grise où tous les droits sont suspendus, où aucune règle ne s’applique plus, si ce n’est celle que se donnent les policiers. C’est bien le visage d’Abdelhakim qui le confrontait quotidiennement à l’arbitraire et à la discrimination. C’est bien ce même visage que les deux « bacqueux » trouveront « inquiétant » au début de l’ « interpellation » : selon eux, Abdelhakim avait un « regard livide ». D’ailleurs, dans la description que font les agents de la BAC d’Abdelhakim, tout est « exceptionnel » : une force décrite comme « surhumaine », un regard « inquiétant », des « cris d’animaux » et même des « crachats ». Abdelhakim présente en fait tous les traits du mort-vivant. Dans ces conditions, il est difficile d’en vouloir à des fonctionnaires scrupuleux d’avoir mis hors d’état de nuire une créature aussi redoutable. On l’a dit, l’ordre social est raciste. Le flic qui bute un Arabe le perpétue.

Les violences policières du point de vue de ceux qui les subissent


On ne parle pas de la même manière de la police quand on a des « chances » de se faire tuer par elle si on la croise au mauvais moment, sachant qu’au mauvais endroit, le mauvais moment arrive souvent. On ne parle pas de la même manière de la police si on se trouve dans ce cas de figure, ou si on a peu de « chances », pour tout un tas de raisons, de s’y trouver. C’est une évidence de poser les choses de cette manière, mais c’est toujours utile de le rappeler. Concrètement, cela signifie que toute mobilisation sur la question des violences policières doit partir du constat assez simple que la presque totalité des victimes sont actuellement des Noirs et des Arabes, le plus souvent habitants de quartiers populaires. En France, il faut prendre des pincettes pour dire une chose aussi banale, ce qui en dit déjà assez long.

Pour autant, poser une telle évidence n’est pas une fin en soi. La répéter à longueur de temps, encore moins. Si l’un de vos proches est tué par la police ou si vous êtes blessé ou accusé d’avoir commis une infraction grave ou aussi banale qu’ « outrage et rébellion », vous vous rendrez bien compte que les Noirs et les Arabes ne sont surreprésentés que parmi les victimes. Pour le reste (avocats, flics, magistrats, soutien ou personnel dit « politique », journalistes) ce sont pour la plupart des Blancs. Alors, quand il s’agira de trouver un avocat, premier réflexe quand il arrive une galère et qu’il faut entamer un bras de fer inégal contre la justice, on se rend vite compte qu’il n’y a pas beaucoup d’avocats immigrés ou descendants de l’immigration coloniale. Alors, dès le départ, la question raciale sera évacuée ou mise si loin derrière qu’on n’en entendra plus trop parler, surtout que les textes de loi et la procédure sont précisément là pour invisibiliser cette question. Ce qui prévaut pour les avocats l’est encore plus pour les flics qui sont en face, pour les magistrats à qui vous aurez à faire, ainsi que pour les « soutiens » dits « politiques » que vous allez solliciter. Bref, c’est vrai pour presque tout et c’est la raison pour laquelle

« Le tribunal est un lieu où sévit la forme la plus insidieuse, parce que la plus cachée, du racisme – la moins visible, non seulement la moins énoncée et la moins dénoncée, mais aussi la plus difficilement énonçable et dénonçable. C'est là qu'il est le plus difficile de soupçonner le racisme, alors que c'est là aussi qu'il exerce ses ravages. Ainsi, rien n'empêchera la mère ou le père d'un enfant assassiné, ni les camarades de quartier de cet enfant assassiné (camarades eux-mêmes assassinables parce que partageant avec lui les mêmes caractéristiques d’origine et d’histoire, les mêmes conditions sociales, le même habitat) de voir dans le comportement du juge ainsi que toute la cour, dans le verdict rendu, souvent relativement clément pour l'assassin, une manière de complicité objective avec l'assassin qui est leur compatriote, une marque de solidarité organique et qui n'a pas besoin de réflexion pour exister. « Solidarité de sang ! » dit-on. On connait l'expression « justice de classe »; ici, il faudrait parler de « justice de caste », celle-ci venant doubler celle-là(5). »

Si la majorité des non-Blancs(6) fait précisément ce genre de constat à l’issue de procès comme celui qui s’est tenu à Grasse, on s’interdit le plus souvent de le dire publiquement car cela reviendrait, selon certains, à « tomber dans le piège dans lequel ils veulent nous enfermer ». Argument hallucinant mais pourtant répandu, qui veut que l’on taise – ou que l’on minore – le caractère raciste des agressions racistes car :

« Cela reviendrait à diviser plus qu’à unir » : en masquant les lignes de fracture raciales qui traversent la société française, cette injonction à l’ « unité » contribue à la reproduction des discriminations raciales, puisque celles-ci sont justement passées sous silence. Cela revient, en outre, à faire peser la responsabilité du racisme sur ceux qui le subissent puisque l’origine de la « division » ne proviendrait pas de l’ordre social raciste mais de ceux qui le dénonceraient avec un peu trop de vigueur ;

« Cela mène droit au « communautarisme » : argument qui emprunte une logique similaire au précédent et qui veut que la défense d’un individu au nom d’une communauté d’appartenance et d’expérience relève du « communautarisme », alors même que le bien réel communautarisme majoritaire (blanc) joue à plein dans la société française, surtout dans l’espèce qui nous intéresse ;

« Cela fait passer tous les policiers pour des racistes, alors que seuls quelques uns le sont » : si l’on insiste trop sur le caractère raciste des crimes policiers, cela peut conduire à l’amalgame – tous les flics dans le même sac – dont souffriraient à tort les policiers (apparemment nombreux) qui ne seraient pas racistes. En l’espèce, l’argument est d’autant plus difficile à défendre que les policiers ont attendu le dernier jour des audiences (c’est-à-dire après les réquisitions du procureur) pour présenter leurs excuses… à une salle boycottée par la famille Ajimi et ses soutiens(7). En quatre années, aucun policier de Grasse ou d’ailleurs n’a jugé utile de présenter ses excuses à la famille Ajimi ou de se « désolidariser » publiquement des policiers mis en examen.

D’autres arguments pourraient encore être cités, mais l’idée ici n’est pas tant de les accumuler mais plutôt d’en dégager le sens : tous ces arguments ont en commun d’appréhender le racisme et les crimes policiers du point du dominant. Or, une appréhension du racisme du point de vue de ceux qui le subissent renverse complètement la perspective, puisque, nous dit Fanon

« (…) S'il existe des Blancs à se comporter sainement en face d'un Noir, c'est justement le cas que nous n'avons pas à retenir. Ce n'est pas parce que le foie de mon malade fonctionne bien que je dirai : les reins sont sains. Le foie étant reconnu normal, je l'abandonne à sa normalité, qui est normale, et je me tourne vers les reins ; en l'occurrence, les reins sont malades. Ce qui veut dire qu'à côté des gens normaux qui se comportent sainement selon une psychologie humaine, il en est à se comporter pathologiquement selon une psychologie inhumaine. Et il se trouve que l'existence de ce genre d'hommes a déterminé un certain nombre de réalités à la liquidation desquelles nous voulons ici contribuer(8). »

Les actes racistes – au premier rang desquels les crimes policiers – pour « isolés » qu’ils soient, entrainent pour ceux qui les subissent des conséquences désastreuses, qu’il s’agit de mettre à jour et de « liquider ». Ce travail, qui ne saurait évidemment être accompli dans le cadre de cet article, doit être pris à bras le corps en partant du principe que quand bien même le racisme ne serait le fait que de quelques Blancs, ce sont bel et bien TOUS les non-Blancs qui en subissent les conséquences. C’est pour cela qu’une appréhension du racisme à partir d’une perspective blanche tachera toujours de mettre en avant le caractère isolé de celui-ci, tandis que les non-Blancs relèveront, à juste titre, qu’ils subissent collectivement et de façon générale et permanente le racisme, et que c’est cette réalité-là qui réclame la plus grande attention. Á l’opposé de la démarche qu’adopte la plupart des « antiracistes », il ne s’agit pas pour nous de sauver les Blancs – ici les policiers – en essayant à tout prix de démontrer que le racisme n’est le fait que de quelques uns parmi eux, ou – symétriquement, mais cela revient au même – en insistant sur ceux qui adoptent une attitude saine vis-à-vis des non-Blancs. Non, l’objectif pour nous consiste bien plutôt à aider les Noirs, Arabes, Asiatiques et musulmans qui vivent en France à assumer ce qu’ils sont et à rompre toute démarche « intégrationniste » ou « citoyenne ». Abdelhakim Ajimi, Zyed Benna, Lamine Dieng, Abdelilah El Jabri, Wissam El Yamni, Jamal Ghermaoui, Umüt Kiran, Mamadou Maréga, Lakhamy Samoura, Moushin Sehhouli, Abou Bakari Tandia, Bounna Traoré, Ali Ziri et tant d’autres ne sont pas morts pour ce qu’ils ont fait. Ils ont été tués pour ce qu’ils sont.



Le délibéré a été fixé au vendredi 24 février 2012. Sauf miracle, les peines prononcées n’excéderont pas celles requises par le procureur (jusqu’à deux ans de sursis simple). Un verdict qui viendra une nouvelle fois couvrir le meurtre des nôtres et que nous accueillerons comme il se doit : JUSTICE NIQUE SA MERE !


Rafik Chekkat (membre du P.I.R et du Collectif Vérité et Justice pour Jamal), le 15 février 2012.



1-Les propos qui sont tenus ici n’engagent que leur auteur et ne sauraient exprimer les opinions de la famille Ajimi, du Comité Vérité et Justice pour Hakim, des avocats ou encore d’aucune organisation ou association.
2-Le président du tribunal, lors de sa lecture toute personnelle des faits, parlera de « bagarre » entre les policiers et Abdelhakim, alors même que celui-ci n’a jamais porté le moindre coup envers les deux « bacqueux », ni envers aucun policier présent sur les lieux.
3-Le parquet désigne l’organisation, au niveau du tribunal de grande instance, de l’ensemble des magistrats du ministère public qui sont chargés de requérir l’application de la loi et de conduire l’action pénale au nom des intérêts de la société.
4-Nous empruntons ici largement aux réflexions et travaux menés par le cinéaste Eyal Sivan sur la question de la représentation du bourreau, dans la lignée de ses films documentaires Un spécialiste, Pour l'amour du peuple ou encore Itsembasemba: Rwanda, un génocide plus tard.
5-Abdelmalek Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Les enfants illégitimes, Raisons d’Agir Éditions, 2006, p.41-42.
6-Sur l’opportunité de l’utilisation des notions de « Blanc », « non-Blanc », etc., sur laquelle nous ne pouvons revenir ici, voir Rafik Chekkat, Emmanuel Delgado Hoch (coord.), Race rebelle, Luttes dans les quartiers populaires des années 1980 à nos jours, Syllepse, 2011, spécialement les deux premiers articles de l’ouvrage.
7-Sur ce point et sur d’autres que nous n’avons pu traiter dans cet article, voir celui de J. M. et N. du Collectif Angles Morts, « On vous laisse entre vous ». Retour sur le procès des meutriers d'Hakim Ajimi, disponible sur le site : www.acontresens.com.
8-Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éditions ANEP, 2004, p. 22-23.




Akye
Jeudi 16 Février 2012





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